Affiche du film La Princesse de MontpensierL'année 2010 est marquée par la sortie dans les salles de cinéma de l'adaptation cinématographique de La princesse de Montpensier, une nouvelle du XVIIe siècle écrite par Madame de La Fayette. Le film se déroule pendant les guerres de religion au sein de la haute société aristocratique. Il met en scène les tourments sentimentaux d'une jeune femme soumise par les convenances de son époque et de son rang. Pour faire ressortir cette dualité, Bertrand Tavernier s'est efforcé d'ancrer son film dans le cadre moral de la société du XVIe siècle. Il y a de sa part un effort considérable de reconstitution historique qui se ressent à chaque instant dans le film (même si le cinéaste s'en défend). C'est ce qui lui donne toute sa crédibilité et en fait sa réussite.

Inévitablement, la comparaison avec La Reine Margot se présente à notre esprit. Le film de Patrice Chéreau était un film baroque donnant une vision fantaisiste et fantasmée de la cour des Valois.  A la trivialité traditionnelle des films historiques français, Bertrand Tavernier oppose une vision plus réaliste où la violence et la passion des hommes sont dissimulées par l'apparence des convenances.

Marie et ses prétendantsCet effort de crédibilité se ressent complètement dans le choix des costumes. Les protagonistes sont habillés dans des vêtements qui renvoient bien aux années 1560, époque où se déroule l'histoire. Les hommes portent de superbes hauts-de-chausses (indispensables pour cette époque où ils atteignent leur volume maximal). Les épaules de la princesse sont recouvertes par de belles gorgerettes et, point important, la beauté et la qualité de ses robes la distinguent des autres femmes de sa maison. Le costume doit en effet être un reflet social et dans le film de Tavernier, il y parvient.

AnjouEvidemment, je ne peux pas m'abstenir de relever ici et là quelques aspects étonnants. La séquence de la cour est plutôt décevante (soulignons l'apparition très caricaturale de la reine Catherine). Tavernier ne s'attarde heureusement pas à filmer les courtisans et il fait bien car on aperçoit une incohérence des costumes. Une collerette à la Médicis y fait d'ailleurs une apparition anachronique mais heureusement brève. On peut également s'étonner du choix de certains chapeaux que portent les protagonistes comme l'espèce de béret que porte le duc d'Anjou ou la toque très contemporaine de la princesse.   

L'aspect le plus regrettable du costume reste l'absence totale des fraises. Même si le film s'en passe très bien, on ne peut manquer de réagir aux propos de Bertrand Tavernier. Ils sont tirés d'un article de l'Express :

"Sur le plan esthétique, il fallait à tout prix éviter le côté reconstitution historique. C'est pourquoi j'ai refusé de me baser sur des peintures. Dans les tableaux, les personnes étaient spécialement habillées pour l'occasion. Le résultat ne reflétait pas la réalité. J'avais adoré pour cela La reine Margot, de Patrice Chéreau, où les héros étaient le plus souvent en chemises et non en tenues d'apparat. Essayer de singer des cérémonies d'époque est comparable à quelqu'un qui voudrait filmer des paysans dans les champs en se basant sur les photos de leur mariage ! C'est pourquoi, ici, personne ne porte de fraises, ces cols soi-disant caractéristiques du XVIe."

la princesse de Clèves (1961)Tavernier a raison de souligner que la fraise n'est pas forcément un accessoire de mode caractéristique du XVIe siècle. Il s'agit effectivement d'une tendance qui ne se développe qu'à partir des années 1550 et qui présente selon les époques une forme variée. En revanche, le cinéaste fait totalement fausse route quand il réduit la fraise à un accessoire de portrait. C'est précisément à l'époque où se déroule le film (fin des années 1560 et début des années 1570) que la fraise devient précisément la grande mode. Dans un milieu aussi cérémonieux que la cour, elle était omniprésente. Elle avait donc sa place dans le film et ce d'autant plus que l'histoire se passe dans un cercle aristocratique sinon princier.

Malheureusement, nous vivons actuellement dans une époque où les cinéastes qui abordent cette époque rejettent la fraise. Pour eux, c'est un colifichet qui coûte cher et qui renvoie une image à la fois kitsch et désuète. On pense notamment aux vieux films guindés des années cinquante comme l'excellent film de Delannoy, La princesse de Clèves, sorti en 1961 (image ci-dessus). Les fraises ont également beaucoup été utilisées pour caricaturer des personnages ridicules (dans les dessins animés par exemple).  De fait, le cinéma rejette aujourd'hui cet accessoire qui était si tendance sous Charles IX. Tavernier n'échappe pas lui-même aux dictats de la mode. Son film reste un reflet de sa propre époque.

le prince fraiséL'autre problème des fraises, c'est que faute de documentation suffisante, on a encore du mal aujourd'hui à saisir l'évolution de son usage. Les arts du spectacle semblent encore beaucoup ignorer la richesse de la diversité de la mode au XVIe siècle. Il existe en effet autant de différences entre les années 1560 et 1580 qu'entre les années 1960 et 1980. Dans la majorité des films et des spectacles où elle est utilisée, la fraise est soit anachronique, soit disgracieuse. Si Tavernier les avait employées dans son film, il est probable qu'elles auraient fait tâche.

image originale du princeEvidemment, puisqu'il s'agit là de mon plaisir, je n'ai pas manqué de retoucher certaines images du film en les mettant à la mode de l'époque. Sur l'image originale (à droite), Grégoire Leprince-Ringuet qui joue le prince de Montpensier portait sous son pourpoint une chemise garnie d'un ruché comme on en portait sous François Ier (costume donc démodé). C'est ce ruché qui se développant avec le temps a donné naissance à la fraise. Le photomontage (ci-dessus à gauche) le représente désormais avec une fraise de la mode de 1570 ; les godrons se présentaient sous une forme arrondie et la fraise sous un aspect haut et étroit.

fraise mal mise à droiteDe la même façon qu'une cravate, une fraise ne se met pas n'importe comment. Il y a des manières pour la porter avec classe. Son intérêt est de mettre le visage en valeur. Elle doit cacher le cou pour que le visage apparaisse entièrement découpé. L'image de gauche présente par exemple une manière désinvolte sinon grotesque de porter la fraise. C'est un détail mais qui fait tout.

 

 

Le prince en colA défaut de fraise, le prince aurait pu également porter un col (image de gauche). Pendant les guerres de religion, le col est également un accessoire de mode très prisé. Sous Henri III, il semble même progressivement remplacer la fraise.