06 septembre 2008

La reine Margot en prostituée


Un petit mot pour pointer du doigt les horreurs de l'anachronisme cinématographique. Il ne s'agit pas de remettre en question la beauté et la magnificence des costumes. Il s'agit plutôt de souligner les énormités historiques qui font légion au cinéma en particulier pour les périodes qui vont au-delà du XVIIe siècle.

La reine Margot 

Dans le film de Patrice Chéreau, La reine Margot, la princesse Marguerite de France est habillée avec un costume qui ne correspond ni à l'époque ni au rang du personnage.

Premier point. La scène est sensée se passer en 1572, le jour des noces de la dite princesse. Or celle-ci arbore un décolleté complètement hors de propos, laissant apparaître de la manière la plus honteuse qu'il soit, les épaules de la jeune fille. Ce qui est aujourd'hui, pour nous, une grâce naturelle ne l'est pas pour l'époque. Un tel costume est impensable pour les moeurs du XVIe siècle. Il l'est encore moins pour une princesse d'un si haut rang. Il ne faut pas hésiter à le dire : Marguerite de France est habillée ici comme une vulgaire prostituée.

Le décolleté est bien une spécialité française. Mais dans le courant des années 1550 et 1560, un vent d'austérité en provenance de la catholique Espagne et de la calviniste Genève, l'a fait quasiment disparaître. Certes, dans le courant des années 1570, la reine Margot a contribué a remettre le décolleté à la mode, mais cela n'a été, ni ne pouvait aller aussi loin.

 

Ajout sur la photo d'une gorgerette et de manches

Quelques retouches à la photo permettent de se faire une idée du costume qu'Isabelle Adjani aurait du porter si l'historique de l'oeuvre avait été privilégié à l'esthétique. La poitrine est recouverte en partie par une gorgerette et la gorge, mise à nue, est mise en valeur par une petite collerette. Les bras et épaules sont entièrement recouverts. Malgré les retouches, il y a encore une énormité dans le costume. Il n'y a pas d'épaulettes. Pour la princesse, c'est très grave, car les épaulettes sont à la mode. Dans le courant des années 1570, plus les manches sont gonflées, plus ça fait classe.

Les problèmes de La reine Margot

Dernier point. Dans cette scène, Marguerite laisse retomber ses cheveux sur les épaules. Aujourd'hui, c'est une image agréable à notre regard, mais pour les gens de l'époque, même les plus audacieux, cette coiffure aurait fait l'objet d'un très beau scandale. La mode du temps voulait que les cheveux soient portés relevés en raquette. Marguerite qui était très coquette, était le modèle à suivre en la matière.

Marguerite et Henriette vers 1575Le commentaire est le même pour son "amie" Henriette. La duchesse de Nevers porte dans le film une coiffure qui n'a pas lieu d'être pour le XVIe siècle. Il n'est pas invraisemblable qu'elle portait comme la Reine Margot, une perruque blonde comme on peut le voir sur l'illustration. 

 

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02 avril 2009

A quelle époque historique renvoie La reine Margot ?


Margot, image du filmPermettez moi de revenir sur La reine Margot, pour vous présenter l'anachronisme des costumes de la scène du mariage.

L'histoire est censée se passer à une date précise (1572) dans un contexte déterminé qui est celui du début des années 1570, à la fin du règne de Charles IX. 

Il n'y a pourtant rien dans le costume qui ne permet de le confirmer.

 

1) Le collet monté (époque Louis XIII)

Guise, image du filmLe collet monté que portent la reine Margot et le duc de Guise est un élément de la mode des années 1610 qui ne fait son apparition progressive que sous le règne d'Henri IV. Il y a donc ici un anachronisme de 30 à 40 ans environ. A la vue des images, on se croirait quasiment au beau milieu du règne de Louis XIII.

 

2) La collerette Médicis

Catherine, rectification de la colleretteCatherine de Médicis porte une collerette à godrons que les dames de la reine Elisabeth d'Angleterre portent dans les années 1590 environ. Il y a dans cette image un anachronisme de 20 ans environ.

De la même manière que la coupe de nos pantalons modernes (pantalons larges ou slim par exemple), il faut bien prendre en considération que la forme des godrons, la taille de la collerette et le motif et la présence ou non de la dentelle correspondent à des décennies ou des périodes bien précises de la mode.

La collerette à godrons est née de l'exubérance de la mode propre aux années 1570. La reine Margot elle-même est celle qui la fait évoluer et diffuser en Europe. Mais au moment où la petite Marguerite se marie, où elle devient une femme, la collerette à godrons qui n'a qu'une dizaine d'année d'existence à peine, est très loin de présenter les formes de celles présentées dans le film.

Une retouche grossière effectuée sur la photo permet de corriger l'inexactitude.

Charles IX, image du film3) Le col en dentelle (époque Louis XIII)

Le roi Charles IX et son frère le duc d'Anjou portent un col en dentelle dans une découpe propre aux années 1625-1630 (voire encore 1640-1645). Une fois de plus, l'impression ressentie est que l'histoire se passe sous le règne de Louis XIII, impression que renforce la longueur des cheveux qui se portaient plutôt court sous Charles IX.   

cols des années 1580Le col que porte Jean-Hugues Anglade est-il historiquement douteux ? Au début des années 1570, le col porté à la cour est quasiment semblable à ceux que nous portons encore aujourd'hui. Toutefois, il existe sous le règne d'Henri III des cols -d'inspiration anglaise certainement- qui présentent une découpe quasi semblable mais sans pour autant avoir la même taille. Les cols en dentelle existaient déjà mais les revers ne se rabattaient pas encore sur les épaules.   

 

Reconstitution pour Charles IXL'inexactitude du col de Jean-Hugues Anglade n'est donc pas très grave. Il n'y a pas de critiques sérieuses à formuler dessus. Mais s'il avait été fait choix pour ce film de recomposer une période et de donner au film tous les éléments qui permettent de le resituer dans un contexte déterminé, la fraise aurait été largement préférable.

En conclusion, il paraît difficile de déterminer la période historique dans laquelle se situe le film La reine Margot car le costume renvoie à des périodes différentes, voire à une absence de période (notamment au niveau des coiffures). Le réalisateur a conçu son film sans chercher à procéder à une recomposition historique. L'univers façonné est celui d'un monde imaginaire construit sur une vision vague de la Renaissance.

Il est toujours bon de rappeler que La reine Margot est le type de film qui ne doit pas être pris comme un modèle de reconstitution historique mais uniquement comme une source d'inspiration artistique.

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14 mars 2010

Marguerite à nouveau "nue" dans Henri 4 (2009)


Armelle Deutsch et Julien Boisselier dans Henri IV (2009)Le 11 mars dernier, France 3 a diffusé en première partie de soirée le film Henri 4 de Jo Baier, un film allemand de production européenne qui raconte l'épopée fabuleuse de ce grand roi. En dépit de son gros budget et de la présence de bons acteurs, le film est une grossièreté innommable digne d'une production grolandaise. Sa malhonnêteté fait insulte au public et on s'étonne qu'en 2010, on laisse encore passer pour historique ce qui relève d'une vision ordurière et abrutissante. Mais le contenu historique n'est pas le propos de ce blog.

Aujourd'hui, je propose de reconstituer le costume que Marguerite de Valois portait vers 1580, quand elle vivait à la cour de Nérac au coté de son époux. Nous partirons d'une photographie du film qui représente Marguerite de Valois (jouée par Armelle Deutsch) et Henri III de Navarre (joué par Julien Boisselier). La reine y porte une robe et une coiffure renaissance à la mode des années 2000. L'ensemble conjugué à la grâce naturelle d'Armelle Deutsch est très esthétique. Mais pour l'époque, la reine Marguerite est comme représentée "nue", dépouillée de ses accessoires de mode dont elle était l'égérie.

épaulettescollerettesSi on considère que nous sommes en 1580, il faudrait lui rajouter : 

-  des épaulettes,

- une petite gorgerette pour cacher les épaules des regards impudiques des courtisans,

- une collerette en éventail,

- des manches ballonnées,

- quelques bijoux supplémentaires, car Marguerite est une reine ; je rappelle que nous sommes au XVIe siècle dans une société divisée en rang et en dignité et où les susceptibilité sociales provoquent autant de troubles que les différences religieuses. Le port des bijoux est réglementé par des lois ; à chaque titre de noblesse correspond un quota limité de diamants. Sur la photographie, la reine est davantage habillée comme une bourgeoise. 

Le costume de Marguerite reconstitué7- une coiffure en raquette (et pourquoi pas une perruque blonde comme elle en portait)

Ce qui donne :

 

 

 

Pour comparer avec les portraits de Marguerite de Valois

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 novembre 2010

Deuil des fraises


Affiche du film La Princesse de MontpensierL'année 2010 est marquée par la sortie dans les salles de cinéma de l'adaptation cinématographique de La princesse de Montpensier, une nouvelle du XVIIe siècle écrite par Madame de La Fayette. Le film se déroule pendant les guerres de religion au sein de la haute société aristocratique. Il met en scène les tourments sentimentaux d'une jeune femme soumise par les convenances de son époque et de son rang. Pour faire ressortir cette dualité, Bertrand Tavernier s'est efforcé d'ancrer son film dans le cadre moral de la société du XVIe siècle. Il y a de sa part un effort considérable de reconstitution historique qui se ressent à chaque instant dans le film (même si le cinéaste s'en défend). C'est ce qui lui donne toute sa crédibilité et en fait sa réussite.

Inévitablement, la comparaison avec La Reine Margot se présente à notre esprit. Le film de Patrice Chéreau était un film baroque donnant une vision fantaisiste et fantasmée de la cour des Valois.  A la trivialité traditionnelle des films historiques français, Bertrand Tavernier oppose une vision plus réaliste où la violence et la passion des hommes sont dissimulées par l'apparence des convenances.

Marie et ses prétendantsCet effort de crédibilité se ressent complètement dans le choix des costumes. Les protagonistes sont habillés dans des vêtements qui renvoient bien aux années 1560, époque où se déroule l'histoire. Les hommes portent de superbes hauts-de-chausses (indispensables pour cette époque où ils atteignent leur volume maximal). Les épaules de la princesse sont recouvertes par de belles gorgerettes et, point important, la beauté et la qualité de ses robes la distinguent des autres femmes de sa maison. Le costume doit en effet être un reflet social et dans le film de Tavernier, il y parvient.

AnjouEvidemment, je ne peux pas m'abstenir de relever ici et là quelques aspects étonnants. La séquence de la cour est plutôt décevante (soulignons l'apparition très caricaturale de la reine Catherine). Tavernier ne s'attarde heureusement pas à filmer les courtisans et il fait bien car on aperçoit une incohérence des costumes. Une collerette à la Médicis y fait d'ailleurs une apparition anachronique mais heureusement brève. On peut également s'étonner du choix de certains chapeaux que portent les protagonistes comme l'espèce de béret que porte le duc d'Anjou ou la toque très contemporaine de la princesse.   

L'aspect le plus regrettable du costume reste l'absence totale des fraises. Même si le film s'en passe très bien, on ne peut manquer de réagir aux propos de Bertrand Tavernier. Ils sont tirés d'un article de l'Express :

"Sur le plan esthétique, il fallait à tout prix éviter le côté reconstitution historique. C'est pourquoi j'ai refusé de me baser sur des peintures. Dans les tableaux, les personnes étaient spécialement habillées pour l'occasion. Le résultat ne reflétait pas la réalité. J'avais adoré pour cela La reine Margot, de Patrice Chéreau, où les héros étaient le plus souvent en chemises et non en tenues d'apparat. Essayer de singer des cérémonies d'époque est comparable à quelqu'un qui voudrait filmer des paysans dans les champs en se basant sur les photos de leur mariage ! C'est pourquoi, ici, personne ne porte de fraises, ces cols soi-disant caractéristiques du XVIe."

la princesse de Clèves (1961)Tavernier a raison de souligner que la fraise n'est pas forcément un accessoire de mode caractéristique du XVIe siècle. Il s'agit effectivement d'une tendance qui ne se développe qu'à partir des années 1550 et qui présente selon les époques une forme variée. En revanche, le cinéaste fait totalement fausse route quand il réduit la fraise à un accessoire de portrait. C'est précisément à l'époque où se déroule le film (fin des années 1560 et début des années 1570) que la fraise devient précisément la grande mode. Dans un milieu aussi cérémonieux que la cour, elle était omniprésente. Elle avait donc sa place dans le film et ce d'autant plus que l'histoire se passe dans un cercle aristocratique sinon princier.

Malheureusement, nous vivons actuellement dans une époque où les cinéastes qui abordent cette époque rejettent la fraise. Pour eux, c'est un colifichet qui coûte cher et qui renvoie une image à la fois kitsch et désuète. On pense notamment aux vieux films guindés des années cinquante comme l'excellent film de Delannoy, La princesse de Clèves, sorti en 1961 (image ci-dessus). Les fraises ont également beaucoup été utilisées pour caricaturer des personnages ridicules (dans les dessins animés par exemple).  De fait, le cinéma rejette aujourd'hui cet accessoire qui était si tendance sous Charles IX. Tavernier n'échappe pas lui-même aux dictats de la mode. Son film reste un reflet de sa propre époque.

le prince fraiséL'autre problème des fraises, c'est que faute de documentation suffisante, on a encore du mal aujourd'hui à saisir l'évolution de son usage. Les arts du spectacle semblent encore beaucoup ignorer la richesse de la diversité de la mode au XVIe siècle. Il existe en effet autant de différences entre les années 1560 et 1580 qu'entre les années 1960 et 1980. Dans la majorité des films et des spectacles où elle est utilisée, la fraise est soit anachronique, soit disgracieuse. Si Tavernier les avait employées dans son film, il est probable qu'elles auraient fait tâche.

image originale du princeEvidemment, puisqu'il s'agit là de mon plaisir, je n'ai pas manqué de retoucher certaines images du film en les mettant à la mode de l'époque. Sur l'image originale (à droite), Grégoire Leprince-Ringuet qui joue le prince de Montpensier portait sous son pourpoint une chemise garnie d'un ruché comme on en portait sous François Ier (costume donc démodé). C'est ce ruché qui se développant avec le temps a donné naissance à la fraise. Le photomontage (ci-dessus à gauche) le représente désormais avec une fraise de la mode de 1570 ; les godrons se présentaient sous une forme arrondie et la fraise sous un aspect haut et étroit.

fraise mal mise à droiteDe la même façon qu'une cravate, une fraise ne se met pas n'importe comment. Il y a des manières pour la porter avec classe. Son intérêt est de mettre le visage en valeur. Elle doit cacher le cou pour que le visage apparaisse entièrement découpé. L'image de gauche présente par exemple une manière désinvolte sinon grotesque de porter la fraise. C'est un détail mais qui fait tout.

 

 

Le prince en colA défaut de fraise, le prince aurait pu également porter un col (image de gauche). Pendant les guerres de religion, le col est également un accessoire de mode très prisé. Sous Henri III, il semble même progressivement remplacer la fraise.

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