25 janvier 2019

Culotte - XVIe siècle

Le haut-de-chausses

de type « culotte »

 

La culotte est un terme spécifique au XVIIIe siècle. Il désigne à partir du règne de Louis XIV, un haut-de-chausses plutôt long, couvrant les cuisses jusqu'au dessous du genou. Le modèle existait déjà au XVIe siècle, mais n'était pas mentionné comme « culotte ».

Le mot « culotte » existait déjà au XVIe siècle, mais il n'en avait pas la même signification et surtout, ses occurences semblent assez peu nombreuses 1. Il est utilisé à la fin du siècle, dans le sillage du mot culot, ce haut-de-chausses très court qui s'arrête au niveau du fessier, le « cul » (en vogue sous Henri III). Cette origine étymologique explique que le terme « culotte » est encore employé au XVIIe siècle comme synonyme de trousse, c'est-à-dire comme chausse courte découpée en bande2.

La fixation du sens de « culotte » comme vêtement long couvrant les cuisses ne se fait que sous le règne de Louis XIV, dans le dernier quart du XVIIe siècle.

Comment appelle t-on au XVIe siècle, ce vêtement souple qui couvre les cuisses jusqu'au genou ? La question reste posée. Le haut-de-chausses était l'appellation générique, mais selon les formes qu'il prenait, il existait certainement en fonction des régions et des formes, un grand nombre de locutions, aujourd'hui en partie perdues. Ce sont parfois des expressions populaires, des diminutifs, ou bien des noms qui rappellent l'origine géographique des modes (chausses vénitiennes pour la chausse longue ; et napolitaines, espagnoles, grecques pour la trousse), mais dans ce dernier cas en particulier, il est important de relativiser ces appellations qui sont parfois attribuées par l'opinion publique sans justification fondée. 

C'est par facilité de langage, que j'emploierai dans ces articles le mot  « culotte », dans son sens historique, celui laissé en héritage par le XVIIIe siècle. La présence des guillemets permettra de rappeler que son utilisation reste problématique pour le XVIe siècle et le début du XVIIe.

Culotte-trousses_decoupe4

La « culotte » a ceci d'intéressant qu'elle présente une coupe opposée à celle des trousses. En faisant cette distinction, je propose de considérer deux grandes catégories schématiques de hauts-de-chausses (image ci-dessus). La première se décrit comme une forme souple, plus ou moins déstructurée, tantôt bouffant, tantôt serré, couvrant la cuisse jusqu'au dessous du genou. La seconde présente une forme structurée, composite et découpée en bandes, qui s'arrête plus ou moins à mi-cuisse.

 

Culotte-trousses3_decoupe1Evidemment, il existe bien d'autres formes de chausses qui ne rentrent pas dans cette répartition binaire et réductrice ; plusieurs type de chausses coexistent simultanément et évoluent de façon corrélée. Les frontières sont parfois si tenues que les formes semblent parfois se rejoindre.

Du point de vue de l'histoire sociale, la  « culotte » apparaît comme le vêtement alternatif aux trousses qui est son concurrent, plus noble et plus « habillé ». L'usage de la « culotte » est populaire, ce qui explique qu'elle apparaît souvent dans les portraits ou peintures de genre qui mettent en image des gens du peuple et des soldats. On la retrouve beaucoup moins sur les portraits nobiliaires jusqu'à ce que la tendance s'inverse dans le premier quart du XVIIe siècle.

L'enjeu de cet article est de présenter les différentes tendances de la « culotte », en tant que chausse allongée au genou. Les deux articles dédiés parcourent les différentes formes qui se succèdent de 1560 à 1660. Selon l'époque, la chausse est tantôt serrée et ajustée, tantôt bouffante ou flottante. Différentes appellations permettent de les désigner : chausse à la vénitienne, chausse à la gigotte, chausse en tuyau d'orgue, chausse à gros plis, ou chausse en bourse.

 

 

Les années 1560

 

Parmi les représentations les plus anciennes de la « culotte » comme haut-de-chausses couvrant les cuisses jusqu'aux genoux (abstraction faite de la forme en « patalon »), on peut citer l'image du chasseur peint en 1562 par Paul Véronèse à la Villa Barbaro (en Vénétie) (image ci-dessous).

Le vêtement est de forme ample et souple ; il paraît facile à enfiler, et aisé à porter au quotidien. C'est la raison pour laquelle, il est employé dans les activités sportives comme la chasse.

Veronèse, Villa Barbaro, 1562

Titien, Tarquinius and Lucretia, 1571Cette forme de chausse se retrouve dans Tarquin et Lucrecia, oeuvre peinte par Titien en 1571 (image ci-contre). Tout comme le chasseur de Véronèse, il s'agit d'une peinture vénitienne. L'iconographie conforterait ainsi l'emploi du terme « chausse à la vénitienne » pour désigner la culotte au XVIe siècle.

La peinture représente la scène d'intimidation qui précède le viol de Lucrèce. Dans la violence de ses mouvements, Tarquin a défait ses propres vêtements ; son bas-de-chausse s'est détaché et détendu, sa « culotte », de forme ample et souple, remonte en plis sur la cuisse.

 

Chausses à la gigotteDans les années 1560, la « culotte » suit la tendance au ballonnement qui domine la mode des trousses à cette époque.

A cette époque, se porte également une chausse ajustée appellée chausse à la gigotte. C'est un haut-de-chausses ballonné à la hauteur des cuisses, se resserrant au-dessus du genoux, moulant le bas des cuisses. Elle doit son nom à sa forme de gigot (image ci-contre).

C'est à ce type de chausse que certains ouvrages donnent le nom de culotte vénitienne. Le chasseur de Veronèse en présentait les signes avant-coureurs, ample autour des cuisses et ajustée aux genoux.

Chausses à la gigotte, extrait d'archivesL'image ci-contre rappelle le contexte fratricide de cette époque. Dans cette période troublée des guerres de religion, le haut-de-chausses est aussi un vêtement fonctionnel, employé pour transporter toutes sortes d'objets interdits: tracts politiques, livres religieux et armes. 

 

 

 

 

Les années 1570

 

Chausses bouffantes vers 1570-75Au commencement des années 1570, le haut-de-chausses ballonné est à son apothéose et déjà sur le déclin.

Les trois peintures présentées ci-contre représentent des hommes de guerre vers 1570 ; les chausses qu'ils portent ont la forme ronde des trousses. Elles s'arrêtent au-dessus du genou. Mais leur forme souple à gros plis, les rapproche du type « culotte ».

 

Die Sieger der Seeschlacht von Lepanto, 1571Sur le tableau de commémoration de la bataille de Lépante peint vers 1575 et conservé au Kunsthistorisches museum (image ci-contre), la culotte du personnage central a encore des allures de chausses à la gigotte, ample à la taille et ajustée au bas de la cuisse.

A noter que l'on reste dans le domaine de la représentation d'hommes de guerre, ici à un plus haut niveau social que les trois portraits précédents et que des trois hommes, un seul porte la trousse, c'est le prince (Don Juan d'Autriche), confortant la dimension aristocratique de la trousse.

 

Les trois portraits anglais présentés ci-dessous sont ceux d'un jeune prince, le jeune Jacques Stuart (à gauche), et de deux roturiers ; Martin Frobisher un marin britannique connu pour ses explorations outre-atlantique (au centre), et un géant peint pour sa taille extraordinaire (à droite).

Si le portrait de Jacques Stuart montre que la « culotte » peut être portée par un prince, cette iconographie corrobore que dans l'art du portrait princier, ce type de vêtement est souvent porté par des enfants.

Le jeune prince porte un vêtement plus habillé que les deux autres (bonnet de cour porté derrière la tête, le collet est boutonné jusqu'à la ceinture, contrairement aux deux autres qui laissent entrevoir le pourpoint) ; la forme de sa « culotte » se rapproche de la chausse à la gigotte, c'est-à-dire bouffante au niveau des hanches, et resserrée aux genoux.

Chausses anglaises vers 1575-1580

 

 

Les années 1580

 

Aux Pays-Bas

 

La tendance majeure des années 80 est l'ajustement de la chausse à la forme de la cuisse. La « culotte » devient plus étroite au point de ressembler à la « culotte » moderne du XVIIIe siècle.

Cette évolution est illustrée par cette série de gravures ci-dessous ; le personnage de gauche reste habillé à l'ancienne mode ; sa culotte est encore large et flottante. En revanche, les trois autres personnages, habillés à la mode des années 1580 (fraises larges, panseron du pourpoint en pointe, et manches amples) portent une « culotte » ajustée.

 

Officiers des Provinces-Unies, années 1580

The Company of Captain Rosecrans, 1588La compagnie du capitaine Dirck Jacobsz Rosecrans est un portrait de groupe peint par Cornelis Ketel en 1588. Il représente des officiers de la garde civile d'Amsterdam, tous issus de la bonne bourgeoisie hollandaise. L'oeuvre est conservée au Rijksmuseum. Elle inaugure un art du portrait consistant à représenter des groupes d'officiers, en pied.

Tous portent une chausse couvrant les cuisses jusqu'au genou. La « culotte », est fermée sur le coté par deux boutons situés au niveau des genoux. Sa forme est légèrement flottante. Aucun de ces hommes ne portent la trousse.

 

 

En France

 

Scènes de bal à la cour des ValoisA la cour de France, la mode est au petit culot, un haut-de-chausses si court qu'il est porté sur les hanches. Il est accompagné de canons, sorte de chausses longues et étroites qui moulent les cuisses.

La mode d'associer les deux vêtements date des années 70 et se confirme dans les années 80 avec l'atrophie du vêtement ; la trousse se porte de plus en plus en court, et la chausse allongée de plus en plus ajustée.

Dans la scène de bal de la cour des Valois (images ci-contre), les gentilhommes portent des canons assortis au pourpoint, les chausses sont en effet tailladées d'une multitude de petits crevés parallèles, alignés en rangs superposés.

Portraits de princes de France et de LorraineCet assortiment du costume n'est pas propre à cette époque. Mais les documents d'archives permettent d'établir que sous Henri III, les pièces d'habit étaient commandés en ensemble (pourpoint et chausses)3. Les portraits en pied ci-contre en témoignent (portraits présumés des petits-fils de Catherine de Médicis : Charles de Valois, et Henri marquis de Pont-à-Mousson).

Peut-être peut-on établir une différence entre deux types de vêtement. Il y a d'un coté, les canons moulants et de l'autre la chausse allongée (aux genoux) qui garde un peu d'amplitude. Les canons sont d'ailleurs tellement moulants qu'ils passent sous le bas-de-chausse au niveau du genou. A contrario, la culotte couvre le genou et vient s'enrouler dans le bas-de-chausse qui s'arrête en dessous.

La lutte pour la culottePar ailleurs, les représentations de la culotte montre que la partie « culot » et la partie « cuissard » étaient cousues ensemble. On le voît sur les scènes allégoriques représentant le thème de la lutte pour la culotte (image ci-contre). La scène représente des femmes de différentes conditions sociales se disputant pour s'accaparer le précieux vêtement masculin. La morale sous-jacente à cette allégorie reste à développer 4.

L'objet convoitée ressemble à la culotte portée par les gentilshommes de la cour d'Henri III, vue sur l'image précédente, avec des crevés alignés. Dans la partie supérieure du vêtement tiraillé, on distingue la présence du culot, avec ses bandes verticales parallèles.

Chaque partie est d'ailleurs fermement maintenue par une femme. Deux d'entre elles tiennent respectivement une cuissarde, une autre tient le culot, une quatrième s'est emparée de la braguette de forme phallique.

Les belles Figures et Drolleries de la ligueA la fin de la décennie, la « culotte » est ajustée à la forme des cuisses.

C'est le type de haut-de-chausses que l'on retrouve sur les nombreuses images populaires représentant les évènements tragiques de la Sainte Union (ou Ligue catholique) qui troublèrent la vie politique française jusqu'à la conversion du roi Henri IV. Les hommes sont représentés avec une« culotte » serrée.

 

 

 

 

 

 

Les années 1590

 

Les années 1590 sont caractérisées par la mode du haut-de-chausses ouvert au niveau du genou.

Chausse déboutonnéeA l'origine, il s'agit d'une chausse simplement déboutonnée au bas de la jambe. Une patte de boutonnage située sur le coté permettait en effet de fixer la culotte au niveau du genou (image ci-contre).

Il est possible que cette mode soit née d'une recherche volontaire de négligence. Tout comme la mode du jeans taille basse, ou du jeans troué, la mode de la culotte desserrée procèderait d'une provocation vestimentaire destinée à créer une distinction sociale, et la naissance d'un nouveau style.

Le philosophe Montaigne évoquait déjà la conduite vestimentaire provocatrice et dédaigneuse de la jeunesse. Par un bas de chausse mal tendu ou le port du manteau en écharpe, l'effet de négligence était déjà recherché6

La mode est probablement apparue dans les années 1580. Son évolution dans les années 1590 consiste en une ouverture de plus en plus ample et une coupe droite, au point que les canons de la chausse finissent par former des tuyaux, d'où l'expression de chausses en tuyau d'orgue 5.

A la fin de la décennie, la chausse se présente comme un pantalon court dans une forme proche des bermudas actuels.

La tendance est partagée par toute l'aristocratie européenne (images ci-dessous).

Chausses ouvertes, années 1590

 

Cette tendance est illustrée dans de nombreuses gravures issues des Pays-Bas. Elle habille les explorateurs outre-atlantique de Theodore de Bry, les figures allégoriques d'Hendrik Goltzius et les mascarades de Jacob De Gheyn (images ci-dessous)

Chausses ouvertes aux genoux, Goltzuis

 

La gravure ci-dessous montre les deux façons de porter le haut-de-chausses dans les années 1590. A droite, l'homme porte des canons moulant les cuisses et par-dessus des trousses. A gauche, l'homme porte cette chausse tuyautée et ouverte qui a la forme d'un bermuda.

Théodore de Bry 1598, Tortues géantes sur l’île Maurice

 


Notes et références

1. Edmond Huguet, Dictionnaire de la langue française du 16e siècle. Il est fait mention d'un hault-de-chausse à la culote pour l'année 1515, ce qui attesterait que le mot est employé à différentes périodes pour désigner probablement des coupes très différentes les unes des autres.

2. Le Dictionnaire universel d'Antoine Furetière, Le Robert, Paris, 1978. « Espèce de haut-de-chausse court et serré, où l'on attache quelquefois des bas, des canons, des ringraves ». « Signifie aussi des trousses de page qui sont serrées et plissées et qui ne couvrent que le haut des fesses. C'est aussi le haut-de-chausse des chevaliers de l'ordre du saint esprit, et celuy que les gens d'armes portoient autrefois à cheval ».

3. Jacqueline BOUCHER, Société et mentalités autour de Henri III, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque littéraire de la Renaissance », 2007.

4. Christiane Klapisch-Zuber, « La lutte pour la culotte, un topos iconographique des rapports conjugaux (xve-xixe siècles) », Clio. Femmes, Genre, Histoire, 34 | 2011, voir en ligne

5. L'expression est citée dans Le Dictionnaire universel d'Antoine Furetière, à l'entrée chausse

6. Madeleine Lazard, « Le corps vêtu : signification du costume à la Renaissance », in Le Corps à la Renaissance. Actes du XXXe colloque de Tours, 1987, é, Paris, Amateurs de Livres, 1990, p. 77-94

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Culotte - XVIIe siècle

Les années 1600

 

Aux Pays-Bas

 

Avec le développement artistique que connaissent les Pays-Bas au XVIIe siècle, les historiens ont à leur disposition un important stock d'images pour saisir les différentes tendances de la mode.

Pendant la première décennie du siècle, la mode de la « culotte » est dominée par trois tendances principales :

1601_skating1- la chausse en tuyau d'orgue, de type « bermuda » ; c'est la tendance de la décennie précédente (image ci-contre). Dans les années 1600, elle est en fin de parcours.

2- la « culotte » fermée et bouffante, qui succède à la tendance précédente par opposition des effets : ouverte / fermée (à l'ouverture du genou) et creuse / rembourrée (image ci-dessous).

3- la « culotte » ballonnée ; cette coupe s'inscrit dans la continuité de la tendance précédente : la chausse prend du volume par ballonnement. Elle connaît son apothéose à la fin de la décennie.

***

- Tendance n° 2

La « culotte » bouffante des années 1600 se présente allongée, couvrant les cuisses jusqu'aux genoux et d'une contenance rembourrée. Son aspect bouffant au genou prend le contrepied de ce qui faisait avec la chausse en tuyau d'orgue.

Elle est illustrée par les dessins de soldats gravés par Jacques de Gheyn (Provinces-Unies), et les scènes de banquet de Louis de Caullery (Pays-Bas espagnols).

  Caullery (attr), An elegant company

 

Soldats_de_Gheyn

 

Sur cette Scène de bal à la cour de Bruxelles, peinte vers 1610 et conservé au Mauritshuis, ces deux gentilshommes présentent les deux formes parallèles de haut-de-chausses de cette époque ; d'une part des trousses de forme allongée, et d'autre part, une « culotte » bouffante.

Elegants de la cour des archiducs, vers 1610

 

 

***

- Tendance n° 3

Hendrick Avercamp, 1608-1610Dans le courant de la décennie, la « culotte » adopte une forme ballonnée. Sa ligne devient courbe et galbée. Cette tendance résulte d'une hypertrophie du haut-de-chausses qui devient de plus en plus volumineux. Elle naît de son opposition à la forme serrée des culottes des années 1580 et 1590.

Il s'agit d'un grand retour en arrière, car cette mode rappelle l'hypertrophie des années 1565-1575. C'est la résurgence d'un style vieux de quarante ans (réminescence cyclique qui saute les générations). La seule différence est qu'il n'y a pas d'ajustement au bas de la cuisse. Il ne s'agit pas d'un gigot qui moule le genou. Ce dernier reste dissimulé.

Circle of Jan Claesz, 1609Les images de la fin de la décennie témoignent de cette hypertrophie et de cette ligne galbée. Elle habille les patineurs d'Hendrick Avercamp, ainsi que les jeunes garçons peints en portrait en 1609 par Jan Claesz (ci-contre). La chausse de ces derniers présente encore une coupe au niveau du genou qui rappelle celle de la chausse en tuyau d'orgue.

Mais la tendance de cette époque est plutôt à une « culotte » bouffante au niveau du genou, à l'image de cette gravure allégorique éditée en 1609 (extrait ci-dessous Allegorical scene of James I). L'image représente encore des gens d'armes, mais témoigne de l'hypetrophie du haut-de-chausses dans les années 1605-1615.

Gerritsz, Allegorical scene of James I, 1609, extrait

 

 

En France

 

La tendance de la chausse ouverte au genou n'épargne pas la mode en France. Malgré une production et une richesse artistique relative au regard de ce que peut nous offrir les Pays-Bas, elle s'observe sur des gravures représentant des nobles. Sur les images ci-dessous, cette tendance habille même le roi d'Angleterre (portrait de Jacques Ier, ci-dessous à gauche) et le roi de France (sur une gravure représentant le toucher des écrouelles) (ci-dessous à droite).

 Jacques Ier et Henri IV

Thomas de Leu, Le soldat et la mort, 1601La juxtaposition des deux rois montrent deux styles distincts. Jacques Ier porte une chausse à la coupe droite, tandis qu'Henri IV porte une chausse à la forme légèrement galbée

On peut dès lors s'interroger sur l'origine de cette ligne et s'il ne faut pas y voir une tendance à l'origne spécifiquement française. La question se pose car cette forme se retrouve sur d'autres gravures françaises.

On la constate notamment dans une oeuvre de Thomas de Leu, datée de 1600. L'oeuvre intitulée Le jeune homme et la mort représente un gentilhomme (il porte une épée) affrontant l'allégorie de la mort (ou du temps qui passe). Le jeune homme porte une chausse desserrée, à la forme identique de celle d'Henri IV :

La ligne est courbe, la forme presque ballonnée.

Ce qui est intéressant avec cette gravure, est que c'est la reprise d'une oeuvre du néerlandais Crispin de Passe (tirage conservé par le British museum)6. Thomas de Leu, son contemporain français, l'a reprise en adaptant l'habit du jeune homme à la mode française.

De Passe vs Leu, circa 1600En juxtaposant les deux oeuvres, apparaissent deux modes différentes, l'une néerlandaise avec une « culotte » à la coupe droite, et l'une française avec une « culotte » à la ligne courbe.

Cette forme galbée permet d'établir le chaînon manquant entre la chausse en tuyau d'orgue porté autour de 1600 et la « culotte » bouffante qui s'impose dans des années 1600.

 

 

L'autre grande nouveauté du XVIIe siècle, est que la « culotte » devient un article d'élégance aristocratique. Les trois portraits en pied présentés ci-dessous en témoignent. La « culotte » a désormais sa place sur les portraits d'apparat, montrant son enracinement dans la mode curiale.

Sur le premier tableau à gauche, peint vers 1610 par le flamand François Pourbus, la « culotte » a l'honneur d'habiller le roi Henri IV (bien que cela ne soit pas la première fois). Les deux autres images représentent des princes de la maison de Lorraine (le duc de Guise, et son frère le prince de Joinville). Le fait que l'on retrouve, ce vêtement, sans culot, sur des portraits de la haute noblesse française est significatif de la transition qui s'opère au début du XVIIe siècle. L'inversion de l'image sociale de la « culotte » et de la trousse est en cours ; elle durera plusieurs décennies.

Roi et princes de France, circa 1610

Du point de vue du style, cette galerie de portraits inaugure la mode de la chausse à gros plis : le vêtement est bouffant mais n'est pas ballonné. Il ressemble davantage à un ballon de baudruche dégonflé.

Du coté de la coupe, les trois portraits s'inscrivent dans la continuité de la chausse à la ligne courbe. Celle du prince de Joinville (troisième image à droite) offre le modèle d'une chausse à plis très amples, et bouffante au niveau du genou, anticipant la grande tendance des années 1610 : la chausse en bourse.

 

 

Les années 1610

 

En France

 

La tendance des années 1610 s'inscrit dans la continuité de la décennie précédente avec des « culottes » bouffantes, très amples dont le volume rappelle la mode des années 1565-1575. Cette amplitude est confortée par la multiplication des plis qui la composent : c'est la mode de la chausse à gros plis.

Cette mode s'observe autant dans la classe bourgeoise (l'image de gauche ci-dessous représente un marchand parisien) que dans la noblesse. Pour un aperçu "statistique" des typologies du haut-de-chausses et de sa répartition sociale, je recommande la série de gravures de Merian, intitulée L'ordre tenu au marcher parmy la ville de Nancy capitale de Lorraine à l'entrée en icelle du serenissime prince Henry II : nobles, bourgeois, gens de justice (liens vers Gallica).

Bourgeois parisiens, années 1610

Cette amplitude excessive va produire l'avènement de la tendance inverse. La « culotte » de forme galbée qui caractérisait les années 1605-1610 cède la place à une « culotte » de forme avachie. La chausse reste à gros plis mais sa forme présente désormais la forme d'un ballon de baudruche dégonflé.

Cette mode trouve son apothéose dans les années 1615-1620. La chausse n'est plus bombée ; ses plis retombent verticalement le long des cuisses, présentant un effet bouffant qu'au dessus des genoux. On parle également de chausses en bourse.

Cette tendance procure au gentilhomme une ligne allongée qui rappelle la mode espagnole des trousses à la forme verticale. Elle habille le roi Louis XIII sur le portrait ci-dessous à gauche.

Chausses françaises années 1610

 

En Angleterre

La succession des portraits ci-dessous montrent le passage d'une chausse à gros plis de ligne concave, à une chausse en bourse de contenance plus avachie, à la ligne presque convexe.

Chausses anglaises, années 1610

 

Aux Provinces-Unies

 

Vinckboons, De buitenpartij, circ 1610Au commencement des années 1610, l'hypertrophie de la chausse est à son apogée. Les peintures de genre laissées par le siècle d'or hollandais en offrent de nombreuses illustrations.

Pour le début des années 1610, l'amplitude de la chausse à gros plis marque les oeuvres de David Vinckboons. Le peintre néerlandais s'est spécialisé dans les scènes de village, mais aussi dans les parties de campagne comme l'illustre l'image ci-contre (extrait d'une garden party). L'image offre le visuel d'une « culotte » particulièrement bouffante. Peinte vers 1610, elle illustre une tendance qui est à son point culminant.

Dans le courant de le décennie, la chausse perd son ballonnement et adopte une ligne verticale. Cette tendance est très bien illustrée par les oeuvres d'un autre peintre néerlandais : Willem Buytewech. Son art met en scène des banquets où se retrouve la silhouette très verticale de la chausse à plis.

L'artiste a aussi laissé beaucoup de dessins et de gravures. Le Rijksmuseum en conserve quelques unes, datées de 1615, représentant des jeunes hommes sensés être originaires de pays différents ; la coupe de la « culotte » reste la même : verticale et allongée (illustrations ci-dessous).

Buytewech, 1615

Buytewech, Voorname vrijage, 1616-1620, RijksmuseumL'aspect dominant de cette mode est que la chausse à gros plis est tellement bouffante dans sa partie inférieure  qu'elle fait visuellement disparaître le genou ; ce sera l'élement de distinction avec la tendance suivante (dans les années 1620, la chausse laissera le genou bien découvert).

Buytewech est décédé très jeune à l'âge de 32 ans en 1624. Dans les années vingt, sa peinture influencera un autre artiste spécialisé dans les scènes de genre : Dirck Hals, frère du celèbre portraitiste Frans Hals.

 
 

 

Les années 1620

 

En France

 

Louis XIII victorieux, 1620Dans les années vingt, la chausse n'a plus la forme verticale de la tendance précédente mais plutôt la ligne ovale d'un oeuf (images ci-dessous).

Sa forme est toujours bouffante, mais elle ne retombe plus de façon flottante sur les genoux ; elle s'arrête au bas de la cuisse et est resserrée dans sa partie inférieure, laissant voir l'ouverture au-dessus du genou. C'est la grande nouveauté des années 1620, l'orifice par où passent les jambes est visible ; sur le portrait du roi Louis XIII ci-contre, il est fermé par des aiguillettes, sortes de cordons munis d'un embout métallique appelé ferret 7. Ce qui était conventionnel de cacher, devient un ornement de mode.

Le genou est désormais à découvert.

Dans les pages illustrées de L'instruction royale de Pluvinel, gravée par Crispin de Passe, plusieurs types de hauts-de-chausses sont représentés. Les chausses de la tendance du moment, à l'instant décrites, habillent les jeunes hommes représentés sur les images ci-dessous. En revanche, les personnes plus agées portent une chausse allongée plus datée (cachant le genou) et plus sobre (dans la ligne) (exemple avec le marquis de Souvré, précepteur de Louis XIII, représenté à droite sur ce lien vers Gallica). 

Pluvinel, L'instruction du roi, 1620-1625

 

***

Gentilhomme françaisEn France, cette tendance d'une culotte courte de forme ovale n'a pas traversé la décennie. A la fin des années 1620, une autre tendance se manifeste, celle de la chausse allongée sans ballonnement, ni gros plis (images ci-contre).

David Charles, L'Espoir de la FranceAu fur et à mesure de la décennie, le haut-de-chausses perd en effet de sa rotondité. Du point de vue de la ligne, il s'adapte à la forme des cuisses, sans être moulant. La chausse perd ses gros plis, mais reste encore légèrement bouffante. Elle s'allonge à la hauteur des genoux et prend la forme d'un pantalon bouffant.

La transition n'est pas évident à montrer sur le plan iconographique. Il s'agit d'une réminiscence de la chausse portée dans les années 1600, avec une ligne moins bouffante.

Ce n'est plus une chausse ballonnée (1605-1615), ni une chausse à gros plis (années 1610-1620), ni une chausse en bourse (années 1615-1625).

 

LeChausses et trousses en 1629s trousses se portent toujours mais apparaissent moins dans l'iconographie. Mode de la cour, elles sont en passe de se figer en vêtement de cérémonie.

La gravure d'Abraham Bosse intitulée Le Jardin de la noblesse françoise dans lequel se peut ceuillir leurs manières de vettements présente les deux façons de porter le haut-de-chausses en 1629 ; on y retrouve le pantalon bouffant (personnage de gauche) et les trousses portées sur des canons (personnage de droite).

 

 

 

 

 

En Suède

Pourpoint et culotte bouffante du roi de Suède vers 1620Les collections royales de Suède possèdent des tableaux et des pièces de vêtement qui illustrent très bien la forme ronde ou ovale de la « culotte » bouffante de cette époque. Sur les portraits des hommes de guerre présents dans ces collections (images ci-dessous), ce ballonnement des formes est très marqué. Les genoux sont à découvert, à contrepied de la mode des années 1610.

La mode suédoise ne suit pourtant pas de logiques différentes des tendances européennes. Comme en France, on observe que dans le courant de la décennie, la « culotte » bouffante s'affaisse et s'avachit.

 

Portrais de militaires suédois 1623-1624

 

En Angleterre

Les portraits anglais ci-dessous montrent que dans les années 1620, malgré son changement de forme, la chausse bouffante garde sa structure à gros plis.

Par ailleurs, comme sur le portrait de Louis XIII, vu précédemment, l'ouverture du bas de la chausse est visible, permettant de voir la rangée d'aiguillettes qui la ferme. La forme ovale de la chausse produit ainsi le développement d'une nouvelle tendance : l'ornementation du bas de la « culotte » par l'agencement esthétique des cordons de fermeture. Cette utilisation harmonieuse des cordons est promise à un bel avenir.

Chausses anglaises, années 1620

 

 

 

Les années 1630

 

En France

Dans les années trente, la tendance est à une forme de moins en moins bouffante, au point de devenir très serrée. A la fin de la décennie, il se présente comme un pantacourt à la coupe presque droite.

La galerie d'images ci-dessous sont des portraits de princes français (ou lorrains), peints Ferdinand Elle et Antoine van Dyck entre 1630 et 1635. La période présente encore des chausses au tissu flottant, mais de forme allongée. Le premier portrait peint en 1631 présente encore une chausse fermée aux genoux. En revanche, les portraits suivants présentent plutôt une chausse ouverte autour du mollet.

Portraits francais, 1630-1635

 

 

En Angleterre

La chausse à gros plis passe d'une ligne ample (première ligne de portraits ci-dessous) à une forme allongée. Comme nos pantalons modernes, elle adopte une coupe droite (deuxième ligne de portraits ci-dessous).

Portraits anglais, 1631-1635

 Portraits anglais, 1635-1636

 

 

Aux Provinces-Unies

Portraits hollandais, 1635-1640

 1639 Bartholomeus van der Helst, détailL'illustration ci-contre est une oeuvre de Bartholomeus Van der Helst conservée au Rijksmuseum, intitulée Schutters van wijk VIII in Amsterdam onder leiding van kapitein Roelof Bicker, et datée de 1639. On aperçoit qu'au bas de la chausse du personnage de droite, le vêtement est déboutonné.

Il s'agit d'une réminiscence de la mode des années 1590. Ouvert au niveau du genou, la chausse ressemble à un pantacourt.

La mode est au pantalon serré, pourtant dans cette image, apparaît les prémices de la tendance des années quarante : des canons de chausse de plus en plus amples.

 1639 Bartholomeus van der Helst,_aiguillette

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les années 1640

 

En France

Dans les années quarante, le pantalon est ouvert aux genoux dans une tendance qui rappelle celle des années 1590. C'est le retour de la chausse en tuyau d'orgue, mais avec une amplitude large. Cette tendance va se poursuivre dans les années soixante et donner naissance au rhingrave.

Louis XIV, 1643-1649

 

  Aux Provinces-Unies

Cette mode se retouve sur le tableau peint en 1648 par Van der Helst dans le Banquet de la garde civile d'Amsterdam fêtant la paix de Münster.

1648, Helst, The celebration of the peace of Münster

 

 


 

Notes et références

6. Le thème est encore plus ancien, voir l'article consacré à ce sujet sur un blog dédié à l'estampe.

7. LELOIR Maurice, Dictionnaire du costume et de ses accessoires, des armes et des étoffes des origines à nos jours, Paris, Gründ, 2012, p. 3 et 154.

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