Les années 1580

 

 

En France

 

La prédominance de la fraise et sa taille extravagante amènent inévitablement la mode à se réorienter vers une esthétique plus sobre. Le col rabattu fait son grand retour sur les portraits des gentilshommes de la cour. Peut-être faut-il y voir dans ce regain, le renouveau spirituel de l'époque (la Contre-Réforme) qui amène les nobles, à la suite du roi Henri III, à présenter un style vestimentaire plus sevère. Il est également possible d'y voir l'influence du style italien dans une cour qui est très éprise de culture italienne (langue, arts du spectacle, etc.).

Henri III, 1580Le premier à donner l'exemple est le roi de France lui-même. Les gravures qui diffusent son image dans les années 1580 le représentent principalement avec un col blanc rabattu. Le premier portrait qui marque ce changement de style date de 1580 (image ci-contre ; portrait de Henri III par Thomas de Leu et Jean Rabel, 1580, BnF). A partir de cette époque, le col rabattu devient l'un des ornements privilégiés des gentilshommes de la cour (sans pour autant que soit abandonnée la fraise, en particulier dans sa forme à la confusion).

Cette appropriation du col rabattu par la cour entraîne automatiquement le départ d'une mode évolutive dont les déclinaisons vont s'enchainer sur une période très longue qui va durer 80 à 90 ans.

Evolution de Henri III entre 1578 et 1586Cette évolution peut s'observer sur les portraits du roi Henri III (image comparative ci-contre). Sur les premiers portraits du roi en col vers 1580, le tombant est étroit et replié sur le cou. Dans les portraits plus tardifs, le rabat est plus large et déployé au-dessus du col.

De sorte qu'il est possible de distinguer à travers l'étude d'un corpus de portraits, plusieurs types de cols. Pour les années 1580, je propose d'en distinguer 5. Mais la présentation que j'en fais est purement catégorielle ; elle ne saurait correspondre à une réalité évidemment plus nuancée. Par ailleurs, les formes présentées demeurent spécifiques aux catégories sociales qui ont les moyens de se faire tirer le portrait. Elles ne prennent pas en compte les formes populaires moins empesées.

Enfin, un point commun semble les distinguer de la génération de cols précédents : l'absence de décoration en passementerie. A partir des années 1580, le col a pour caractéristique d'être d'un blanc uni.

 

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Philippe Strozzi- Type n° 1 : le modèle classique

C'est le col rabattu dans sa forme la plus classique. C'est le modèle standard tel qu'il est porté dans les années 1560 et 1570. Désuet, il est peu présent sur les portraits des années 1580 (image ci-contre ; portrait de Philippe Strozzi par Pierre Dumonstier vers 1580, Weissgallery). La tendance de cette époque lui préfère une forme courte et fermée qui produit un effet plus sévère (voir le type n° 3), ou sa version plus moderne, aplatie en pointe sur la poitrine (voir le type n° 4). Il apparaît parfois sur les portraits gravés des hommes illustres de ce temps mais ce sont des modèles de représentation plutôt stéréotypés qui ne sont pas forcément le reflet du réel (galerie d'images ci-dessous représentant Biron et trois chefs ligueurs : Guise, père et fils et Mayenne).

Bien que quasi absent des portraits, ce modèle standard est important pour comprendre les autres formes, la tendance étant toujours déterminée par rapport à ce modèle, soit dans la continuité, soit dans l'opposition.

Col_classique

 

 Henri III de Navarre-  Type n° 2 : le col en dentelle

C'est le même col que le précédent, mais avec de la dentelle en reticella et des bords en dents. En France, c'est un modèle assez rare. Il ne semble pas avoir été une tendance vestimentaire marquante. Dans le fonds des crayons de la Bibliothèque nationale de France, les portraits où il apparaît, ne sont pas plus de 6 ou 7 (1ère galerie de portraits ci-dessous). Sur l'ensemble de la collection, il ne représente vraiment qu'un faible pourcentage. Par ailleurs, les rares portraits qui l'arborent, semblent appartenir à une période très limitée ; ceux qui sont datés, le sont du tout début de la décennie.

Le fait que ce style se trouve beaucoup sur les portraits anglais (voir les portraits anglais plus loin) oriente les recherches vers la mode outre-Manche. Faut-il considérer, cette tendance comme ayant un caractère proprement "anglais" ? C'est une piste, mais il en existe une autre. Dans la gravure française, le rabat en dentelle a la caractéristique d'habiller uniquement les hommes de guerre. L'association de ce modèle avec les représentations en armure semble systématique (2ème galerie de portraits ci-dessous).

C'est d'ailleurs avec ce type de portrait militaire que le roi de Navarre, chef du parti protestant en France (et futur Henri IV), a été représenté (image ci-dessus). Il n'est pas inintéressant de noter que le col en dentelle n'apparaît pas du tout sur les portraits du roi de France, Henri III, homme de bureau et d'intérieur. En revanche, il habille ici, le roi de Navarre l'un des principaux chefs militaires de son temps (sur une peinture qui constitue l'une des rares représentations peintes de ce prince à cette époque).

France, col en dentelle

Militaire

 

 

 Louis de Gonzague, duc de Nevers- Type n° 3 : le col étroit aux pointes rapprochées

C'est le type de col que portent les prêtres et les hommes de lettres (du moins tel qu'il apparaît dans les portraits ; galerie d'images ci-dessous).  Sa petite taille et sa forme étriquée produisent cet air grave et sevère qui caractérise cette catégorie socio-professionnelle.

C'est avec cette forme de col que le duc de Nevers, Louis de Gonzague se fait représenter (image ci-contre ; portrait d'atelier de Bernardino Campi, Dorotheum, vente de juin 2020). Connu en France pour son engagement dans la reconquête catholique, ce prince dévot a laissé le souvenir d'un homme réfléchi et rigoureux, hostile aux superfluités de la cour et des mignons qui l'animent.

France, prêtres et lettrés

Pantalon de la Comedia dell'arteC'est également ce type de rabat que porte Pantalon, le vieillard avare et ridicule de la Comedia dell'arte, sur cette image peinte vers 1580 (image ci-contre en extrait : Scène de la Commedia dell’Arte, circa 1580, Artcurial, 2013).

Alors que sur la partie droite du tableau, le galant jeune homme porte toujours autour cou la fraise. Celle-ci garde en ce début des années 1580, son caractère d'élégance et de modernité vestimentaire. 

 

- Type n° 4 : le col aux pointes orientées vers la poitrine

Henri III, Pousse Cornet ValoirC'est une tendance qui va à contre-courant du type précédent. Les bouts du rabat tombent en pointe sur la poitrine, dans une ligne assez triangulaire, plus ou moins ostentatoire. C'est le modèle dit pelle à tarte, dénomination employée au XXe siècle, notamment pour désigner la tendance des années 1970  (image ci-contre ; portrait d''Henri III, Vente de Pousse Cornet Valoir, Vente de 2020).

C'est la mode vestimentaire la plus couramment représentée dans les collections de portraits (sélection d'images ci-dessous). Qu'il s'agisse de peinture ou de crayon, ce modèle prédomine dans les années 1580. Cette hégémonie iconographique nous laisse supposer qu'il est la principale tendance de cette époque.

France, 1588-1589

Les trois Guise, circa 1590C'est avec cette forme que sont représentés les trois frères Guise sur le tableau conservé aujourd'hui au château royal de Blois (image ci-contre ; Les trois Guise). Au temps de la Ligue catholique, ce type de rabat est en passe de devenir le modèle standard par excellence.

 

 

 

Henri III, musée Narodowe- Type n° 5 : le col déployé aux pointes écartées

A la fin des années 1580, quelques rares portraits présentent des rabats aux pointes écartées, orientées sur le coté, donnant l'effet d'une ligne horizontale. C'est le point de départ d'une mode qui va durer plusieurs décennies.

Cette tendance est abondamment illustrée par l'iconographie du roi Henri III (image ci-contre en extrait : portrait d'après Dumonstier, musée Narodowe). A l'origine, il s'agit d'un rabat dont les tombants sont simplement déployés au-dessus du col, les pointes retombant légèrement recourbées et retroussées.

années 1580

 

 

  En Angleterre

L'utilisation de la dentelle et de motifs de passementerie s'observait déjà sur les fraises anglaises des années 1550 et 1560. Force est de constater que pour les années 1580, ce style reste une caractéristique typiquement anglaise. Là, où les portraits français présentent des rabats amidonnés, unis d'un blanc impeccable, les portraits anglais offrent une diversité de modèles très chargés.

Par ailleurs, le rabat anglais se distingue de la mode française par une largeur plus importante.

cols anglaisanglais_1586_1589

 

 

 

Les années 1590

 

  En France

 

 

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Cette série de quatre portraits appartient à la galerie des illustres du château de Beauregard. Elle représente les hommes d'Henri III passés au service d'Henri IV après l'assassinat du roi en 1589 (Biron père, d'O, le maréchal d'Aumont et Biron fils). Chacun d'entre eux porte un type de col différent. Le premier, porté par le vieux Biron, présente la forme la plus classique, pliée et rabattue sur le cou (voir le type n° 1 des années 1580). Le second, porté par François d'O, ancien mignon du roi, présente le rabat en déploiement comme il peut se remarquer sur la plupart des derniers portraits d'Henri III. Enfin, les deux autres présentent le modèle pelle à tarte selon les deux tendances du moment ; l'une - pointes en bas - arrive à son terme (voir le type n° 4), et l'autre - pointes écartées - portée par le jeune Biron, est en cours de développement (voir le type n° 5).

ligue_vdef1Cette diversité des modes se retrouve sur le tableau du musée Carnavalet représentant une procession de la Ligue à Paris vers 1590 (image ci-contre, en extrait). Dans la foule, en arrière plan, sont représentées juxtaposées les deux principales formes pointues du col au début des années 1590, l'une orientée vers la poitrine (le type n° 4), et l'autre, plus moderne, orientée sur les cotés (le type n° 5). Un troisième personnage, en tête de procession, représentant un homme d'Eglise, probablement un prêtre, porte le col fermé aux pointes rapprochées (le type n° 3). 

 

- le col à pointes orientées vers la poitrine (voir le type n° 4 des années 1580)

Dans les années 1590, c'est une mode en fin de parcours, mais qui s'observe encore sur les portraits. Sa particularité est que le rabat est plié à l'arrière du cou mais déployé devant, aplatie sur la poitrine. Elle présente donc une pliure plus ou moins marquée sur le coté. Le rabat est comme "cassé". Cet effet est renforcé avec la rigidité du col selon le degré d'amidonnage de celui-ci.

1590-1595

 

- le col à pointes écartées (voir le type n° 5 des années 1580)

Le rabat aux pointes écartées domine la mode des années 1590. Elle naît de l'écartement des pointes (1ère ligne de portraits ci-dessous).

Au fil des années, elle est marquée par le développement des tombants qui deviennent de plus en plus large. Cette tendance se poursuivra dans les années 1600 où elle atteindra son faîte.

France, circa 1595-1599France, circa 1595-1599

France, circa 1600